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Favoriser l’émergence et le renforcement de structures de recherche au Sud

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La parole à… Silvia Restrepo et Abdou Salam Fall , deux anciens responsables de Jeunes équipes associées à l’IRD. Ils expliquent comment ce dispositif a pu aider à faire émerger ou consolider une structure ou une thématique de recherche d’envergure à l’échelle d’un pays ou d’une région.

La production de connaissances s’accompagne pour l’IRD d’une volonté de participer à la consolidation et au rayonnement international des communautés scientifiques du Sud. L’émergence et le renforcement de structures de recherche dans les pays partenaires sont en effet constitutifs de l’action de l’Institut.

Depuis plus de 15 ans, le programme Jeunes équipes asso­ciées à l’IRD ( JEAI ) permet de répondre à cette ambition en accompagnant le développement d’équipes de recherche du Sud.

L’appel à propositions 2017 est ouvert jusqu’au 26 juillet. Le programme vise à structurer une jeune équipe, à travers la réalisation d’un projet scientifique et de formation, en collaboration étroite avec une unité de recherche de l’IRD. Ce partenariat avec l’Institut doit permettre de consolider l’ancrage des équipes dans leurs institutions d’origine et dans leurs environnements locaux. Il doit aussi servir de catalyseur pour que l’équipe soutenue devienne un pôle de référence dans son domaine et s’insère plus facilement dans les réseaux scientifiques de haut niveau.
Depuis 2002, plus de 130 équipes ont été financées, avec un budget global de plus de six millions d’euros. A ce jour, 42 projets sont en cours dans plus de 20 pays .

Silvia Restrepo et Abdou Salam Fall, deux anciens responsables de JEAI témoignent de la richesse de ces collaborations et de leurs impacts.

La parole à… Silvia Restrepo


© D.R. Silvia Restrepo

Pouvoir bénéficier d’une véritable reconnaissance sur la scène internationale

Silvia Restrepo est vice-rectrice de l’ Université des Andes à Bogota , en Colombie, chargée de la recherche.

Après des études de biologie à l’université des Andes à Bogota, elle poursuit son cursus en France, à l’université Pierre et Marie Curie. Allocataire de l’IRD, elle obtient son doctorat en sciences de la vie, biologie et adaptation des plantes après trois années de travaux de recherche sur le terrain en Colombie au Centre international d’agriculture tropical ( CIAT) avec une équipe IRD. Elle fait ensuite un premier post-doctorat à l’université de Cornell aux États-Unis puis un second avec l’IRD avant de revenir en Colombie, en tant que professeure à l’Université Los Andes.

Spécialiste de la phytopathologie moléculaire et de la mycologie environnementale et humaine, en 2010 Silvia est lauréate du prix scientifique international Louis-Malassis pour l’agriculture et l’alimentation de la fondation Agropolis.

Silvia Restrepo a coordonné la JEAI LAMFU-UNAL « laboratoire de mycologie et de phytopathologie de l’Universidad Nacional de Colombia » (2007 à 2010).

IRD : Quelle est la place du laboratoire que vous dirigez dans l’Université des Andes ?

Silvia Restrepo : La faculté des sciences de l’université des Andes compte plus de 100 professeurs dans cinq départements : physique, chimie, géosciences, mathématiques, et sciences biologiques.
J’y occupe actuellement les fonctions de vice-rectrice chargée de la recherche. Entourée d’une équipe de 35 personnes, j’ai en charge la recherche, les programmes de doctorat, les éditions universitaires, ainsi que les unités centrales de services (microscopie, high performance computing, cloud computing , serres et unités de travail avec des animaux, séquençage d’acides nucléiques).
Le Laboratoire de mycologie et phytopathologie est inscrit dans le département de Sciences biologiques. Il compte des étudiants de niveau pregrado (ba+4), master et doctorat.

IRD : Quel projet scientifique a été développé dans le cadre de votre JEAI ? Qu’a-t-il apporté ?

S.R. : Le projet de la JEAI LAMFU-UNAL portait sur la bactériose vasculaire du manioc (Manihot esculenta ), une des maladies dont l’impact sur la production de tubercules est important.
D’un point de vue général, il a permis de mettre en avant la phytopathologie et la phytobactériologie, discipline jusque-là très peu développée à l’Université des Andes. Grâce à la formation d’étudiants, aux copublications de la JEAI, les revues de phytopathologie ont commencé à apparaître dans les statistiques de l’université et ont ainsi largement favorisé le développement et la structuration de l’enseignement et de la recherche dans cette thématique en Colombie.
Le portage de cette JEAI m’a personnellement beaucoup aidé dans mon ancrage à l’université des Andes. C’est dans le cadre de cette collaboration avec l’IRD que j’ai véritablement pu initier mon parcours scientifique dans cette université. Le portage de cette jeune équipe et les publications réalisées dans le cadre de la JEAI – j’ai pour ma part réalisé trois articles dans des revues indexées – m’ont placée parmi les chercheurs les plus actifs de l’université. Cela a confirmé ma capacité à mobiliser des ressources extérieures à l’Université. J’ai pu bénéficier d’une véritable reconnaissance sur la scène internationale.

IRD : Au terme des trois années de soutien, comment l’équipe a-t-elle évolué ?

S.R. : La JEAI a permis de développer l’expertise en phytobactériologie au sein du Laboratoire de phytopathologie. Elle a aussi permis d’établir un réseau phytopathologistes-généticiens entre l’Université des Andes de Bogota et l’Université nationale de Bogota, mais aussi avec le Centre international d’agriculture tropicale (CIAT) et la Corporación colombiana de investigación agropecuaria ( CORPOICA).
Au cours de la JEAI, les membres de l’équipe ont pu voyager, échanger, rencontrer des partenaires, écrire de nouveaux projets en partenariat et avoir plus facilement accès à des publications dans des revues indexées. Tout cela a fait de cette équipe un collectif reconnu et autonome.
Les partenariats régionaux et internationaux initiés ont été nombreux et restent actifs aujourd’hui. Je suis pour ma part en train de soumettre une proposition de laboratoire mixte international (LMI).

IRD : En quoi le partenariat avec l’IRD a contribué au renforcement de la recherche en mycologie et phytopathologie à l’Université de los Andes de Colombie ?

S.R. : Le changement climatique, et les modifications des précipitations et des températures qu’il engendre, devrait profondément modifier le développement des pathogènes de cultures (bactéries, champignons), mais il existe encore peu de données et modèles à ce jour. Pourtant, sans l’appui de la JEAI, il aurait été très compliqué de soutenir et de faire reconnaitre la recherche en phytopathologie. En Colombie il y a en effet très peu de ressources pour ce type de recherche, pourtant devenu incontournable.

IRD : Plusieurs années après la fin de la JEAI, quel regard portez-vous sur ce programme IRD ?

S.R. : Ce programme est excellent, un des meilleurs au monde. Normalement, une fois terminé leur thèse, les étudiants doivent initier seuls leur parcours scientifique, en mobilisant des ressources notamment, ce qui n’est pas évident dans des pays du Sud.
Pour d’anciens allocataires de l’IRD, comme ce fut mon cas, la JEAI est le meilleur moyen de montrer que l’Institut appuie non seulement leurs études mais aussi leur insertion dans leur pays d’origine et qu’il sera un partenaire à vie.

La parole à… Abdou Salam Fall

La JEAI, un moyen de capitaliser sur des investissements de recherche dans la durée

Abdou Salam Fall est directeur de recherche, docteur en sociologie urbaine de l’Université Cheikh-Anta-Diop ( UCAD) et docteur en sociologie économique de l’ Université d’Amsterdam.

Abdou Salam Fall a coordonné la JEAI JEREMI « Jeunes, éducation, recompositions familiales, emplois, Mariage, Inégalités » (2008-2011). Il coordonne maintenant le Laboratoire de recherche sur les transformations économiques et sociales ( LARTES) à l’Institut fondamental d’Afrique noire ( IFAN) et est directeur de la formation doctorale « Sciences sociales appliquées au développement » de l’UCAD.

IRD : Quelles sont les spécificités du LARTES ?

Abdou Salam Fall : Le Laboratoire de recherche sur les transformations économiques et sociales ( LARTES) est spécialisé dans l’analyse des changements socio-économiques, de la pauvreté et la protection sociale et l’accompagnement des intervenants du développement. L’originalité de la démarche scientifique adoptée par le laboratoire repose sur la production et la systématisation de connaissances relatives aux transformations qui touchent la société sénégalaise, et plus largement la région ouest africaine. La visibilité de l’équipe se manifeste aujourd’hui par des partenariats de coopération interuniversitaire, nationale et internationale, d’institutions gouvernementales et de développement, qui conduisent à des programmes de recherche internationaux, des recherches pluridisciplinaires, la direction de la formation doctorale « Sciences sociales appliquées au développement » à l’UCAD et la codirection de thèses de doctorat au Canada, en France, Au Cameroun, au Bénin, au Pays-Bas, en Belgique..., la participation aux comités scientifiques internationaux.
Ce laboratoire est également reconnu pour développer une masse critique de connaissances et des outils stables d’analyse longitudinale, et pour le passage de l’approche quantitative à l’approche qualitative.

IRD : Quel projet scientifique a été développé dans le cadre de votre JEAI ?

A. S. F. : La création de la jeune équipe associée en 2007 a permis de développer différents projets scientifiques :

Le passage à l’âge adulte au sein des classes moyennes et pauvres.
Des programmes avec l’UNICEF et l’IRD en anthropologie de la Santé, avec une première phase financée par l’UNICEF sur la qualité des soins à Guédiawaye, Dakar… et qui a débouché sur la publication d’un certain nombre d’articles.
Un programme sur les professionnels de santé, sur le passage des savoirs aux pratiques, qui incluait deux bourses de thèses et dont les deux thésards ont été depuis recrutés par les universités de Dakar et de Ziguinchor.

IRD : Au terme des trois années de soutien, comment l’équipe a-t-elle évolué ?

A. S. F. : Progressivement une dizaine de jeunes ont fait leur doctorat dans le cadre de la JEAI JEREMI.
Ensuite grâce à la visibilité des travaux effectués, une formation doctorale sciences sociales appliquée au développement a été créée. Elle accueille des thésards et des chercheurs internationaux. Puis le LARTES s’est structuré et spécialisé dans la formation à la recherche par la recherche. L’équipe a évolué comme un think thank avec une dynamique d’équipe de recherche.
C’est depuis quelques années le premier laboratoire de la coopération internationale de l’université de Dakar par sa production scientifique, la diversité des partenariats, le volume des financements et la durée des partenariats.
Les membres de l’équipe travaillent dans des institutions de recherche, des organisations nationales et internationales comme l’ IFAN de l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, l’université de Ziguinchor, ONU Femmes, l’Agence sénégalaise pour la promotion des investissements et des grands travaux (APIX), l’université catholique de Louvain... Beaucoup de programmes de recherche ont été initiés avec une approche partenariale.

IRD : En quoi le partenariat avec l’IRD a contribué à l’émergence ou la consolidation de la structure que vous dirigez aujourd’hui ?

A. S. F. : Tout d’abord, le budget de l’IRD a permis de fixer l’équipe et de la réunir dans un espace physique qui a pu être équipé. Les membres de l’équipe qui étaient en thèse ont pu avoir des ressources pour les travaux de terrain.
Ce partenariat a aussi favorisé notre visibilité car au début certains n’étaient pas habitués au travail de laboratoire. La notion de jeune équipe associée rendait bien compte de notre approche de travail.
Qui plus est, le label qualitatif et international avec le partenariat à l’IRD a favorisé la reconnaissance de notre structure.
Ce partenariat a aussi prolongé de grands programmes et une collaboration qui existait depuis 1988 entre l’IFAN et l’IRD avec la réalisation de grandes enquêtes urbaines pilotées par des équipes pluridisciplinaires.

IRD : Plusieurs années après la fin de la JEAI, quel regard portez-vous sur ce programme IRD ?

A. S. F. : Au total, la JEAI a prolongé le partenariat entre l’Institut et l’IFAN qui s’était déjà concrétisé par la réalisation de grands programmes de recherche :

- L’insertion urbaine à Dakar, programme mené par l’IFAN avec l’Institut codirigé par Philippe Antoine et Abdoulaye Bara Diop.
- La qualité des soins en Afrique de l’Ouest, programme UNICEF-EHESS Marseille.
- Des savoirs aux pratiques : les professionnels de santé en Afrique de l’Ouest, un travail Codirigé par Laurent Vidal et Abdou Salam FALL
- La création de richesses en contexte de précarité, Université du Québec en Outaouais et IFAN, codirigé par Abdou Salam Fan et Louis Favreau
-Comparaisons des tontines en Afrique et en Asie, un programme codirigé par Abram de Swan et Abdou Salam Fall (Pays-Bas et Sénégal).

C’est un beau programme qui nous a permis de nous institutionnaliser et de nous ouvrir aux thésards. Le seul regret est qu’on ne devienne pas laboratoire mixte international du côté de l’IRD.
L’IRD devrait aussi pouvoir capitaliser sur ces investissements de recherche dans la durée.