Institut Méditerranéen d’Océanologie
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Dérive arctique de Tara : récit d’une aventure hors du commun

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Il y a dix ans, la goélette Tara sortait des glaces après une dérive de plus de 500 jours dans la banquise arctique. Retour sur cette expédition scientifique aux multiples écueils, avec Étienne Bourgois, responsable de la fondation Tara Expéditions.

La goélette Tara prise dans les glace

Le 22 janvier 2008 Tara, le navire polaire dont vous êtes propriétaire avec votre mère Agnès Troublé (fondatrice d’Agnès B), achève une dérive de 507 jours à travers la banquise arctique, 115 ans après celle de Fridtjof Nansen à bord du Fram, entre 1893 et 1896. Quelle est l’origine du projet ?

Étienne Bourgois : Ce bateau avait été initialement imaginé par l’explorateur Jean-Louis Étienne qui voulait réaliser cette dérive. Quand nous avons acheté ce bateau, Bernard Buigues [célèbre découvreur de mammouths en Sibérie], qui a monté cette mission avec moi, m’avait déjà donné le virus du Grand Nord et nous avons tout de suite voulu concrétiser ce projet de dérive. Au même moment, Jean-Claude Gascard [océanographe au CNRS] montait le programme de recherche Damoclès à l’occasion de l’Année polaire internationale. Il m’a dit : on va réquisitionner ton bateau. Il avait déjà essayé de le faire avec Jean-Louis Étienne, mais cela s’était transformé en hivernage au Spitzberg.

Quand avez-vous lancé le projet ?

Nous nous sommes attelés aux préparatifs un an avant. Le départ a eu lieu le 11 juillet 2006, de Lorient, alors que l’hiver précédent le bateau était encore en Antarctique ! On n’a disposé que de 3 à 4 mois de préparation. Une semaine avant le départ, j’étais blême. On n’est jamais prêts et c’est angoissant. Il fallait répondre aux desiderata de dernière minute des scientifiques. Dans les derniers jours, une clé à molette est tombée sur le pare-brise et il a fallu faire un nouveau moule rapidement pour le réparer. Le bateau était très chargé au départ : nous avions embarqué beaucoup de matériel, des outils, des pièces de rechange et 8 tonnes de nourriture — des réserves étaient prévues pour 10 personnes bloquées pendant 2 ans sans ravitaillement. La citerne à eau était remplie de farine. Et j’avais voulu charger 800 kilos d’échafaudage, pour réaliser des films en hauteur sur la banquise. Du matériel qui n’a jamais servi car il est tombé à l’eau lors d’une tempête, dès le début de la dérive.

A-t-il été facile de réunir l’équipage ?

Peu de gens voulaient embarquer. Hervé Bourmaud, le capitaine, et le chef d’expédition néo-zélandais Grant Redvers avaient suivi le chantier dès le début. Ce n’est pas facile de dire à quelqu’un : tu pars de 8 mois à 2 ans et on ne sait pas si tu reviendras vivant ! Il faut rester humble pour ce genre de missions. Bruno Vienne, spécialiste de films animaliers, ne m’a donné son accord que deux semaines avant le départ. Et par malchance Nicolas Quentin, le chef mécanicien, est tombé fou amoureux une semaine avant d’embarquer et il était malheureux de partir. Je regrette qu’il n’y ait pas eu davantage de scientifiques à bord. Nous n’avons pas réussi à en motiver pour partir deux ans. Rien n’était simple. Même les budget étaient impossibles à prévoir. Il a fallu payer 600 000 euros de primes d’assurance pour cette expédition, pour avoir les moyens de sauver les gens si besoin. Et en plus, nous avons eu beaucoup de mal à trouver un assureur qui accepte de prendre le risque.

Vous avez ensuite fait la traversée jusqu’en Russie…

Là encore, cela n’a pas été facile. C’était l’Année polaire internationale et les Russes, qui n’avaient rien prévu de particulier, voyaient d’un mauvais œil des Français venir dans leurs eaux. De plus, à l’époque c’était la mode de faire des bases polaires dérivantes touristiques et ils pensaient qu’on était là pour ça. Notre bateau a été bloqué 3 semaines à Tixi, en Sibérie et j’ai dû aller à la Douma [Parlement russe] pour négocier sa libération. Ils ont exigé que le numéro 2 du bateau soit russe. J’ai résisté et nous avons embarqué Victor Karasev, un homme fantastique spécialiste des bases polaires, qui est arrivé au dernier moment. À 24 h près, j’ai failli annuler la mission et laisser le bateau hiverner en Sibérie. Les ennuis ont continué ensuite. Lorsque nous avons voulu parachuter un tracteur pour faire la piste d’atterrissage sur la banquise, cela a été l’enfer pour obtenir les autorisations : les Russes pensaient que c’était du matériel secret. Le Zodiac, par exemple, ne correspondait pas aux normes locales ! Tous les jour il y avait un problème. Même les chiens étaient problématiques. On nous avait offert deux chiens en Norvège. Mais nous avons appris au dernier moment qu’ils allaient devoir subir une quarantaine en Russie. Du jour au lendemain, plus de chien ! J’ai finalement trouvé un animal à Tixi que l’on devait m’amener à l’aéroport, avant de prendre l’avion. J’ai vu arriver un vieux chien muselé. Cela ne me mettait pas en confiance et de surcroît, nous voulions qu’il voyage avec moi en cabine. Il ne voulait pas me suivre. Alors j’ai eu l’idée de lui enlever sa grosse muselière. On nous a ensuite offert un chiot. Le premier ne voulait pas rester sur le bateau et dormait dehors, tandis que le second voulait rester au chaud dans le carré.

Comment s’est passée l’installation du bateau dans la banquise ?

Cela a été très stressant. Sur le brise-glace russe, le jour J, on me tend un dernier papier à signer qui stipule que je suis désormais le responsable de vie et de mort de l’équipage ! Puis, nous installons le bateau dans un flot d’embâcle et nous sortons le safran. Et là catastrophe : l’eau pénètre dans le navire, trop lourd — 180 tonnes. Il a fallu tout décharger rapidement sur la banquise pour ne pas couler. C’était un moment fort. Ensuite on installe 4 tonnes de matériel près du camp : le mât météo, les instruments de Damoclès, des tentes, les toilettes, des éoliennes, des pulkas, etc. Quand le bateau a été pris dans les glaces, la compression l’a soulevé. C’était un moment fort et rassurant. La météo était mauvaise, alors les hélicoptères sont venus chercher plus tôt l’équipe qui avait mis en place le bateau et nous avons laissé derrière nous les 8 hommes de l’équipage dans l’inconnu. Deux semaines plus tard, ils ont essuyé une forte tempête. Tout s’est brisé. Il a fallu récupérer le matériel, le chien qui s’était enfui, et tout réinstaller plus loin, cette épreuve a soudé l’équipe

Quel était leur quotidien ?

Il y avait les expériences scientifiques à mener. Mathieu Weber, l’informaticien, entretenait le matériel. Il y avait notamment des stations sismiques pour étudier l’impact des cycles lunaires sur la banquise. Il fallait entretenir le trou à l’arrière du bateau pour descendre la sonde qui réalisait les mesures de température, de salinité, etc. Cela se faisait à la main et le trou se refermait très vite. À un moment, Hervé est arrivé au bout de sa provision de gants et il a continué à le faire à mains nues. Victor allait chercher de la neige ou de la glace bleue pour faire de l’eau : c’est un art de choisir la glace d’eau douce. Dès qu’il y avait une tempête, cela créait des congères qu’il fallait enlever avec des pics à glace.

Quelles ont été leurs difficultés ?

La nourriture a posé problème. Avant le départ, les rations avaient été soigneusement calculées, mais l’équipage avait toujours l’impression de ne pas manger assez, que la nourriture allait manquer, qu’il n’y avait pas assez de protéines. Le médecin de bord s’occupait de l’intendance pour que les hommes ne prennent pas plus que leur ration. Comme ils trouvaient que les plats n’étaient pas assez relevés, ils ont utilisé tout le stock de tabasco et de moutarde. La nuit polaire a été difficile également. Nous avions installé des lampes à LED à l’avant du carré pour faire pousser des plantes. Ils les ont récupérées pour avoir plus de lumière dans le carré. Il y avait également dans le carré une photo du voilier en noir et blanc qu’ils ont eu besoin de colorier. Durant la nuit polaire, nous avons dit : puisque vous êtes dans le noir, vous n’avez qu’à vous caler sur notre fuseau horaire. Ce fut un refus net : il fait noir, le bateau est à la gîte, on a perdu tous nos repères, tu ne vas pas en plus nous changer l’heure ! J’ai ensuite compris qu’ils volaient aussi profiter de la Lune. C’est elle qui guidait leur fuseau horaire. Mais il y avait des bons moments. Des fêtes étaient organisées. Le Russe Gamet Agamyrzayev avait construit sur la banquise un sauna, qu’ils chauffaient le dimanche. C’était aussi le jour où ils ouvraient une bouteille et cela finissait dans un trou dans la glace pour un bain dans une eau à -2 °C. Cela a beaucoup aidé à la vie à bord. À la fin, des militaires sont venus poser des questions à l’équipage pour comprendre comment le groupe avait fonctionné, notamment avec la présence de femmes à bord.

Cette expédition a permis de montrer que le réchauffement global affectait déjà l’Arctique…

Effectivement. Le Fram avait fait la traversée en trois ans, Tara en 507 jours seulement. Pendant la dérive il pleuvait sur la banquise et on observait beaucoup de traces de fonte. Les ballons météo envoyés à 800 mètres ont montré qu’il y avait beaucoup d’entrée d’air chaud : la température en altitude était de 10 °C plus élevée qu’au niveau du bateau. Quand nous sommes partis, le Giec ne tenait pas compte de la fonte des glaciers et de la banquise. On pensait à cette époque que la fonte de la banquise estivale interviendrait à l’horizon 2080. On a vu depuis que c’était beaucoup plus rapide. Il y a eu un record de fonte en 2007, puis en 2012. La glace se reforme de plus en plus tard et sa masse totale a beaucoup diminué. Cela va entraîner des changements majeurs. Il faut que la communauté internationale s’empare de la problématique et que ce type de missions se multiplie. En 2019, il est prévu que le brise-glace allemand Polarstern fasse à son tour la dérive. Les Russes prévoit de mettre une station sur barge car c’est désormais trop dangereux de poser les bases directement sur la glace. Car le réchauffement climatique est deux fois plus rapide au-dessus du cercle arctique. C’est peut-être bien pour la navigation, mais pas pour le climat. Le pergélisol dégage du méthane et même en mer on enregistre des quantités massives de gaz. Les transformations en cours sont exponentielles en Arctique.