Institut Méditerranéen d’Océanologie
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Avantage aux grands fous

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Des oiseaux marins, vivant sur un tout petit archipel équatorial, développent une forme surprenante de sélection liée aux conditions matérielles entourant leur cycle de reproduction. Chez ces fous bruns, la promiscuité donne la part belle aux individus de forte constitution.

L’exiguïté des lieux pourrait parfois favoriser les costauds… Cette assertion contrintuitive, qui agacera sans doute tous les sous-mariniers du monde, illustre les conclusions d’une étude inédite menée sur les fous bruns de l’archipel des rochers de Saint-Pierre et Saint-Paul. Ces minuscules îlots, isolés au milieu de l’Atlantique équatorial entre le Brésil et l’Afrique, abritent une importante colonie de ces oiseaux. Cette espèce piscivore est pantropicale - elle se répartit depuis l’équateur jusqu’à 15° de latitude. « Nous avions montré que les fous bruns de ce microscopique archipel sont en moyenne plus grands et plus lourds que leurs congénères vivant ailleurs au Brésil ou dans l’Atlantique tropical , explique Sophie Bertrand, chercheuse en écologie marine à l’IRD et co-auteure de la publication sur le sujet parue récemment 1. Nous voulions comprendre cette singularité inattendue ». Il est en effet communément admis, par les spécialistes d’écologie et d’évolution, que les individus d’une même espèce, appartenant à des populations installés sous des latitudes plus hautes, ont tendance à être plus grands 2. On s’attend donc à trouver les fous bruns les plus « costauds » vers les tropiques, et les plus « fluets » vers l’équateur. Or les oiseaux de Saint-Pierre et Saint-Paul, l’archipel océanique brésilien le plus proche de l’équateur, pèsent en moyenne 1,3 kg, quand les populations des autres îles brésiliennes plus au sud ont des masses moyennes comprises entre 0,8 et 1,2 Kg.

Avantage compétitif des plus imposants

« Comprendre pourquoi cette population génétiquement et écologiquement isolée est en moyenne plus grande, en taille et en poids, revient à éclairer le ou les avantages compétitifs dont disposent les plus imposants de ses membres, par rapport aux autres », explique Leandro Bugoni, cosignataire de l’article. L’atout favorable aux costauds pourrait être lié à la nourriture – possibilité d’aller pêcher plus loin, accès à d’autres proies profitables au plan nutritionnel - ou il peut se situer à terre, sur l’îlot lui-même.

Pour étudier la question, les scientifiques ont scindé les fous bruns de Saint-Pierre et Saint-Paul en trois groupes par taille – petits, moyens et grands - et ont également distingué parmi eux les genres – mâles et femelles. Ils ont exploré trois facteurs, l’un autour du comportement en mer, l’autre sur la qualité de l’alimentation consommée et le dernier sur l’habitat des oiseaux. Grâce à des systèmes de suivi par GPS, ils ont ainsi comparé les parcours effectués par les animaux des trois groupes dans leur quête de nourriture. « Petits, moyens et grands fous, mâles ou femelles, ont des parcours de pêche assez similaires , reconnaît le jeune ornithologue Guilherme Tavares Nunes. Il n’y a rien de significatif pour expliquer l’avantage à être grand ou fort dans l’accès aux proies, en quantité ». Les spécialistes ont également évalué la qualité de l’alimentation des trois groupes. Comme il est impossible d’appareiller les oiseaux pour voir ce qu’ils capturent, ce paramètre est mesuré par des analyses isotopiques du carbone et de l’azote contenus dans des échantillons de sang et de plumes. Cela permet de déterminer le niveau trophique des proies consommées. Là encore, aucun trait marquant ne se dégage. Les trois groupes se nourrissent sensiblement de la même manière, en qualité des prises…


© ICMBio Les étendues blanches de guano montrent les aires de reproduction des fous bruns sur les îlots Saint-Paul et Saint-Pierre.

Défendre son nid

L’étude menée à terre, sur Saint-Pierre et Saint-Paul, permet de caractériser les particularités du site où est implantée la colonie. « L’espace sur ce rocher est réduit, et il n’y a que très peu de place disponible pour établir les nids dont les fous ont besoin au moment de pondre leurs œufs et d’élever leurs oisillons , explique Guilherme Tavares Nunes. Mais en plus, les parties les plus basses de l’îlet, qui affleurent à peine à la surface de l’océan, sont épisodiquement submergées par les fortes vagues, lors des tempêtes ». La géographie des nids montre d’ailleurs des positions plus ou moins favorables. Certains, situés près des flots, sont exposés à la submersion, d’autres placés plus en altitude ne le sont pas. Les meilleurs de tous sont de surcroît favorablement orientés, en fonction des vents dominants, pour faciliter le décollage de leurs occupants. « Nos travaux montrent que ces nids, les mieux protégés, sont occupés par les femelles les plus grandes et lourdes », indique Sophie Bertrand. Avec leur long cou et leur puissance, ce sont elles les mieux armées pour s’emparer et défendre les emplacements les plus favorables. En y installant leur nid, elles donnent à leur progéniture les meilleures chances de survie, et sélectionnent un trait phénotypique tendant à accroître la taille moyenne des individus de cette population. « Ainsi, ce site est si petit que le facteur limitant n’est plus la disponibilité en proies, comme on le voit la plupart du temps dans les milieux marins tropicaux et équatoriaux, mais l’espace pour construire un nid », conclut la chercheuse.

Notes

1. Nunes G. T., Bertrand S. & Bugoni L., Seabirds fighting for land : phenotypic consequences of breeding area constraints at a small remote archipelago, Scientific Reports , 12 janvier 2018